Enki Bilal: Variation sur le même thème - Interview Cinema

 
Votre nouveau film, "Immortel" est une adaptation d'une partie de la trilogie Nikopol. Pourquoi Nikopol? Enki Bilal: Je ne parlerais pas d'adaptation, mais plutôt de réutilisation. Certains éléments, certains personnages de la trilogie servant de point de départ au film. Pourquoi précisément Nikopol? D'une part, parce que mes deux premiers films étaient des scénarios originaux et que le public les a pris pour des adaptations de bandes dessinées. Donc, je me suis dit que ce n'était pas la peine d'essayer de refaire quelque chose d'original! Toutes blagues mises à part, il y avait l'envie de casser un jouet qui était né sous le crayon, la plume et les pinceaux, et qui avait été édité. De casser cette bande dessinée, de la mettre en mouvement, de la revisiter, pour un film où on me donnait les moyens d'utiliser un certain nombre d'outils. Il y a quasiment 20 ans entre le début de la trilogie, "La foire aux immortels", et "Immortel". L'histoire est abordée différemment. Est-ce dû au support? Enki Bilal: L'écriture est différente, et puis, surtout, je n'ai repris que quelques éléments. Je n'ai pas relu la trilogie avant de m'attaquer au script. Et j'ai confié à quelqu'un d'autre le rôle du détonateur, de la rédaction du synopsis. Je voulais réellement qu'il y ait une rupture avec la BD. Quelque part, j'ai le droit de le faire parce que je suis l'auteur de la BD d'origine. J'ai le droit de la maltraiter à ce point et c'est ça qui m'a attiré. C'est effectivement un des aspects qui rendent le projet très intéressant... Enki Bilal: C'est clair, sinon, ça n'aurait aucun sens. Essayer d'adapter une bande dessinée ou un roman au cinéma, en restant fidèle, c'est perdu d'avance. On peut difficilement transposer au cinéma la richesse d'un univers écrit ou même dessiné. Je crois qu'il y a toujours un aspect un peu suicidaire à essayer d'adapter. Autant revisiter. C'est un terme que j'aime bien. Comme si quelqu'un avait lu la trilogie en album, et puis avait fini le soir en boîte, avait absorbé des substances illicites, pour ensuite raconter le lendemain à quelqu'un d'autre rencontré dans la rue ce qu'il avait lu la veille. Puis, l'histoire aurait navigué de personne en personne, pour finalement arriver sur un écran. Un des changements essentiels est celui de la temporalité: à l'origine, l'histoire se déroulait en 2023. Elle est aujourd'hui projetée 70 ans plus tard. L'effet d'ensemble est étonnant. La bande dessinée était fort ancrée dans le courant bd d'anticipation des années '80. Le film est lui aussi très lié à son époque. Enki Bilal: 'La foire aux immortels' était, c'est vrai, très ancrée dans son époque, tout en étant de l'anticipation. Et le film a un côté très actuel. Je crois que c'est dû au contexte politique, au fond géopolitique qu'il y a derrière l'histoire. 'Immortel' est avant tout une histoire d'amour entre trois personnages atypiques: un Dieu, une extra-terrestre et un humain. Mais cette histoire d'amour, comme toutes les histoires, se déroule dans une certaine société qui a une couleur, un langage, une présence politique ou idéologique. Dans la bande dessinée, c'était une présence idéologique axée sur l'histoire du 20è siècle, c'est-à-dire le fascisme, le communisme, les extrémismes politiques et idéologiques. Aujourd'hui, on est au 21è siècle, beaucoup de choses se sont passées, dont un certain 11 septembre (ndr: l'interview a eu lieu à la veille des attentats de Madrid). Au moment où j'ai travaillé sur le script, je me suis posé la question: est-ce que je rentre dans ce qui est vraiment la problématique de maintenant - et qui va le rester pour de longues décennies, je pense - c'est-à-dire l'idéologie religieuse, qui fait place à l'idéologie politique, ou est-ce que je vois autre chose? C'est cette option-là que j'ai choisie, en me tournant vers une autre problématique très actuelle qui est une forme de dictature de l'eugénisme ou du jeunisme. La science fait énormément de progrès et de fric sur des leurres, tant dans le domaine de la chirurgie que du travail sur les peaux, le synthétique. Et ce terme synthétique m'a fait penser à certains moyens que je pourrais utiliser dans le film, notamment les images de synthèse. Ce n'est pas un hasard si certains des personnages sont entièrement 'synthétiques', en animation. A la base, "Immortel" est une histoire d'amour. Le choix des deux acteurs principaux est essentiel. Ils dégagent une chaleur incroyable, alors qu'ils sont perdus dans un monde glacé, figé. Enki Bilal: Ca vient peut-être du fait que ces deux personnages sont d'une grande fragilité: on ne sait pas qui est Jill, elle-même ne le sait pas. Elle est soutenue dans sa quête par une femme médecin interprétée par la sublime Charlotte Rampling et par un certain John, un passeur onirique, très tarkovskien. Face à elle, il y a Nikopol, qui arrive sur Terre entièrement congelé, des vers de Baudelaire lui sortent de la bouche comme une espèce de réminiscence. Ils sont tous les deux manipulés par un Dieu à la fois grotesque et attachant, et ça crée cette espèce de pointe d'humanité, de sensualité, dans un monde froid et agressif. C'est une histoire d'amour avec fin ouverte, plusieurs pistes sont possibles, avec notamment cette musique, 'Beautiful Day', du groupe Belge Venus, qui nous emmène vers l'inconnu. Cette fois, Horus est décent. Il porte une sorte de coquille, alors qu'à l'origine, il était nu... Enki Bilal: Je ne me suis même pas posé la question. Il y a peut-être eu une forme d'autocensure, mais principalement esthétique: ce qui passe en image fixe est parfois nettement moins heureux en mouvement. Imaginez, Horus en train de marcher, ça casse le charme... Et puis, en plus, ça aurait posé un sérieux problème auprès des Japonais, qui ont co-produit le film. Derrière "Immortel", il y a TF1... Ca doit en étonner plus d'un! Enki Bilal: Moi aussi. Mais en même temps, quand on part sur un projet comme ça et qu'on vous dit "carte blanche", ça ne se refuse pas.

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