Nous sommes en 1943. Dans le village de Parcz, en Prusse orientale – aujourd’hui en Pologne – la jeune Rosa arrive de Berlin chez ses beaux-parents. Cherchant à fuir le champ de bataille, elle ignore qu’elle va en réalité se retrouver en première ligne. Le village se situe en effet à proximité de la « Wolfschanze », le quartier général ultra-protégé d’Hitler. Peu après son arrivée, Rosa est recrutée, comme d’autres jeunes femmes, pour goûter les repas du Führer afin d’écarter tout risque d’empoisonnement.
A la table du loup
The Tasters – réalisé par Silvio Soldini – adapte le roman de Rosella Postorino, À la table du loup (2018), lui-même inspiré des témoignages de Margot Wölk. Celle-ci a révélé qu’en 1942, elle avait fait partie, avec quinze autres femmes, des goûteuses officielles d’Hitler. Ce n’est qu’en 1944 qu’un officier SS l’aida à fuir en la plaçant dans un train pour Berlin. Dans son roman, Postorino suggère une liaison secrète entre Wölk et cet officier, une relation que l’intéressée n’a toutefois jamais confirmée.
La mise en scène de Soldini s’attarde sur le quotidien oppressant de Rosa, incarnée par Elisa Schlott, contrainte contre rémunération de goûter le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner d’Hitler. Le film explore aussi sa relation ambiguë avec l’officier Albert Ziegler (Max Riemelt), ainsi que son amitié inattendue avec Elfriede Kuhn (Alma Hasun), une autre goûteuse qui vit sous une fausse identité, en réalité une réfugiée juive.
Une peur invisible
Bien qu’il s’agisse d’un drame historique, le film prend par moments des allures de thriller. Un bon thriller repose sur une peur invisible : une tension sourde qui s’installe dès que l’on comprend ce qui est en jeu, et surtout les conséquences possibles. The Tasters illustre parfaitement ce principe. Même si Hitler n’apparaît jamais à l’écran, son régime mortifère plane comme une ombre sur toute l’histoire : dans chaque bouchée, dans chaque regard interdit, et jusque dans les choix que font les personnages. Rosa accepte ce rôle de goûteuse pour subvenir à ses besoins, mais elle sait inconsciemment que chaque repas peut être son dernier. Tandis que son mari reste porté disparu, elle s’abandonne à une liaison avec Albert, pourtant marié. En tant que spectateur, nous percevons combien une seule mauvaise décision pourrait déclencher une réaction en chaîne destructrice. C’est précisément ce que Soldini exploite en plaçant la responsabilité individuelle au cœur du récit, révélant ainsi l’essence même du thriller.
La responsabilité intime
Rosa, Albert et Elfriede affrontent chacun à leur manière le poids de leurs responsabilités : Rosa en tant que goûteuse, Albert en tant qu’officier radical, Elfriede avec sa double identité. Mais en temps de guerre, la raison et le cœur s’opposent souvent. Plus l’idylle entre Rosa et Albert progresse, plus ce dernier est déchiré entre les ordres qu’il reçoit et ses sentiments pour elle. Lorsque Albert et Elfriede révèlent leur véritable passé, Rosa prend soudain conscience du danger de ses propres choix. Le conflit entre raison et émotion atteint son apogée lorsqu’elle décide de fuir, main dans la main avec Elfriede, vers Berlin.
Leur fuite réussira, comme en témoigne le récit de Margot Wölk. Mais Soldini choisit d’insinuer que ce voyage en train entraîne des conséquences irréversibles, donnant ainsi une dimension tragique et symbolique à l’évasion.
Avec The Tasters, Soldini offre une approche intime et inédite du film de guerre. Loin des grandes batailles spectaculaires à la manière de Napoleon (Ridley Scott, 2025), il met en avant la responsabilité morale, comme l’avait fait Jojo Rabbit (Taika Waititi, 2019). Le dernier plan – Rosa les mains couvertes de sang – laisse le spectateur face à une question intemporelle : que ferions-nous, nous-mêmes, en temps de guerre ?